Chômage des jeunes. Il y a la com du gouvernement et la vérité des faits

En matière de communication, gouvernement et patronat n’ont pas lésiné sur les moyens. À coups d’interview, de tribune ou de publicité, tout est fait pour valoriser le plan « Un jeune, une solution », dispositif gouvernemental destiné à s’attaquer au fléau du chômage. Près de 6,7 milliards d’euros doivent être mobilisés, sous forme d’aides aux entreprises : les employeurs qui embauchent des jeunes de moins de 26 ans en CDI ou en CDD d’au moins trois mois pourront toucher 4 000 euros sur un an. Une aide exceptionnelle de 8 000 euros est également débloquée pour le recrutement d’un alternant. Les chefs d’entreprise ont décidé de prêter main-forte au dispositif. Dans le Journal du dimanche (JDD) , 35 PDG (Carrefour, Vinci, Crédit agricole, Korian, etc.) s’engagent à proposer « 100 000 emplois avant fin janvier » aux jeunes chômeurs, qui seront en principe accessibles sur la plateforme Internet « Un jeune, une solution », créée par l’exécutif. Un chiffre rond, destiné à marquer les esprits… Qu’en est-il réellement ?

« Le risque est que les chefs d’entreprise profitent de l’aide publique »

Ce mardi, la plateforme contenait quelque 64 200 emplois, ce qui n’est pas négligeable mais ne suffira pas à « absorber » les 519 300 chômeurs de moins de 25 ans inscrits à Pôle emploi. Un peu moins de 11 000 offres seulement concernent des CDI à temps plein, soit 17 % du total. Dans le JDD, les PDG s’engagent à mettre les bouchées doubles d’ici à la fin du mois, mais le volontarisme faiblit lorsqu’on contacte les entreprises concernées. « Honnêtement, je ne pourrais pas vous dire combien d’offres nous avons publiées sur la plateforme, répond prudemment le DRH d’une entreprise signataire. De toute façon, nous n’utilisons pas le site gouvernemental, qui fonctionne assez mal, et préférons passer par nos propres canaux. »

La direction de Vinci (100 000 salariés) assure que 2 000 offres d’emploi ont été mises en ligne : il s’agit en fait d’annonces déjà présentes sur le site du groupe depuis plusieurs semaines, qui ont été transférées sur le site gouvernemental. Du côté de Korian (19 000 salariés), on ne s’engage pas sur un nombre d’offres en CDI ou en CDD, mais on prévoit d’embaucher 200 apprentis de plus qu’en 2020 (soit 650 au total). Le Crédit agricole promet quant à lui d’embaucher 5 450 jeunes, pour l’essentiel en alternance, en légère augmentation par rapport aux années précédentes. BNP Paribas ne prévoit pas, de son côté, d’accélérer le rythme des embauches (2 000 alternants, 2 000 CDI, comme en 2020). « Au-delà des chiffres, l’enjeu est le profil des jeunes embauchés, pointe l’économiste Éric Heyer. S’il ne s’agit que de gens sortis des grandes écoles ou qui ont déjà une expérience professionnelle, cela n’aura pas grand sens. Le terme de “jeune” recouvre des situations très différentes, selon le niveau de diplôme. »

Avec « Un jeune, une solution », le gouvernement emprunte un chemin largement balisé : signer des chèques aux entreprises dans l’espoir qu’elles embauchent est une méthode maintes fois éprouvée. Le dernier dispositif ressemble d’ailleurs beaucoup à un outil créé il y a dix-neuf ans, sous l’impulsion du ministre François Fillon, le Contrat jeunes en entreprise (CJE). Le CJE visait à favoriser l’emploi des faiblement qualifiés par le versement d’une prime mensuelle (jusqu’à 400 euros) aux entreprises embauchant un jeune en CDI, à temps plein ou à temps partiel. En cinq ans et demi, 441 000 jeunes ont été embauchés. En 2008, un rapport du Sénat descendait en flamme le CJE. « La mesure a eu une très faible influence sur la création nette d’emploi, commence le rapport – à peine 7 créations nettes pour 100 emplois aidés – et un impact limité sur la stabilisation de l’emploi de ses bénéficiaires du fait des nombreuses ruptures “précoces” de contrats ; 75 % des ruptures interviennent dans les douze mois du contrat, dont 20 % dans les trois mois en ce qui concerne le secteur de l’hôtellerie et de la restauration. »

Plus grave encore, selon le Sénat, « la mise en œuvre de ce dispositif a vraisemblablement été assortie d’importants effets d’aubaine dans près de 50 % des cas, l’aide étant versée à des employeurs qui, sans elle, auraient pris les mêmes décisions d’embauche ». Soit plusieurs centaines de millions d’euros jetés par les fenêtres… Le dispositif macroniste subira-t-il les mêmes déconvenues ? « Traditionnellement, ce type d’aides engendre deux types d’effets pervers, résume Éric Heyer. Le risque est tout d’abord que des chefs d’entreprise qui comptaient embaucher quoi qu’il arrive profitent de l’aide. C’est l’effet d’aubaine. Ensuite, on sait que les bornes d’âge profitent aux uns et nuisent aux autres : lorsque vous fixez une limite à 26 ans, vous améliorez peut-être le sort des jeunes situés en dessous de cette borne, mais vous détériorez fortement la situ ation des autres. C’est l’effet de seuil. »

Les moins de 25 ans ne peuvent pas toucher le RSA

Syndicats, associations et spécialistes auraient préféré que le gouvernement s’y prenne autrement, en commençant par étendre les filets de protection sociale existants aux jeunes qui en sont dépourvus : aujourd’hui, les moins de 25 ans ne peuvent pas toucher le RSA, sauf exception. La Garantie jeunes, dispositif destiné à aider les 18-25 ans en situation de précarité à trouver un emploi ou une formation, leur alloue une aide mensuelle plafonnée à 497 euros. « Cette somme n’est en aucun cas une solution à la précarité, dénonce Pierre Garnodier, de la CGT des privés d’emploi. C’est surtout une façon pour le gouvernement de répondre aux demandes des associations réclamant un RSA pour les moins de 25 ans. Ce que nous demandons, c’est une indemnisation au titre de l’allocation-chômage d’aide au retour à l’emploi pour tous les jeunes, y compris les primo-demandeurs. »

« Cent mille jeunes sortent aujourd’hui du système scolaire sans aucun diplôme, relève Marie-Aleth Grard, présidente d’ATD Quart-Monde. Ce sont des gens le plus souvent en situation de grande précarité, qu’il faut aller chercher. L’État doit muscler ses dispositifs d’aides, en se focalisant sur le logement social et très social : on ne peut pas suivre correctement une formation si on dort dans sa voiture ou dans un logement insalubre.»