Procès Altrad – Laporte : commission d’appel, « fantasmes » et « club ami », le tribunal est entré dans le coeur du dossier

La troisième journée du procès “Altrad – Laporte” fut l’occasion pour le tribunal, lundi 12 septembre, d’entrer dans le vif du sujet. Cinq heures durant, Bernard Laporte, plus à l’aise que lors de la première audition, s’est donc expliqué au sujet du rachat avorté de Gloucester par Mohed Altrad, de ses interventions supposées auprès de la commission d’appel pour avantager le MHR et de bien d’autres choses…

Le procès “Altrad – Laporte” s’est poursuivi lundi 12 septembre après-midi au tribunal correctionnel de Paris. Et pour la première fois depuis l’ouverture des débats, le 7 septembre dernier, les juges sont entrés dans le coeur du dossier.

Au fil de l’interrogatoire du président de la FFR par la présidente Rose-Marie Hunault, il y eut d’abord le report du match Montpellier – Racing, datant de mars 2017 et susceptible de nourrir le possible conflit d’intérêts entre Mohed Altrad et Bernard Laporte.

Les joueurs du Stade Français en grève

En préambule, il fut donc demandé au patron de la fédé de rappeler les faits. Ce qu’il fit de la sorte : “L’histoire démarre sur une éventuelle fusion entre le Stade français et le Racing. On apprend ça en début de semaine, ce qui n’est pas normal. A partir de ce moment, les joueurs du Stade français se mettent en grève parce que leur club allait être absorbé et disparaître. Le 17 mars, il y a alors un comité directeur de la fédération où on apprend que la Ligue va reporter les deux matchs, Castres – Stade français et Montpellier – Racing. Mais pour quelle raison, au juste ? Les joueurs du Racing ne faisaient pas la grève, que je sache ! Et c’est d’ailleurs ce que disait à l’époque le capitaine du Racing Henry Chavancy : Nous voulons jouer. Par la suite, nous nous sommes réunis le 22 mars et on a décidé en bureau fédéral exceptionnel d’engager notre droit à la réforme pour maintenir Racing – Montpellier”.

La présidente prenait note, reprenait : “Quand vous avez eu connaissance de la décision de la Ligue de reporter les matchs, avez-vous eu contact avec M. Altrad ?”

– “Oui, certainement. Lui était contre le report, son stade était plein, les hospitalités aussi.. Il était difficile de tout annuler la veille. Et puis, nous voulions montrer à la Ligue que nous étions l’institution suprême. Elle n’avait aucun droit de reporter ces deux matchs.”

Une nouvelle fois, la guerre FFR / LNR faisait donc irruption au procès et à cet instant, la présidente demandait à Bernard Laporte pourquoi, en août 2017, un courrier signé de sa main et où il demandait à Paul Goze (alors président de la LNR) de retirer une plainte déposée contre la fédération, fut soumis à la concertation, avant l’envoi et via un échange de courriels, de Mohed Altrad. “Je ne le savais pas, répondait Laporte. Pour le corriger ou pour l’écrire ?”

– “Pour demander des commentaires”, précisait la juge.

– “Montpellier était un club ami et M. Altrad est un homme brillant, reprenait le président de la FFR. Serge Simon (vice-président de la FFR, N.D.L.R.) lui a peut-être envoyé ce courriel, je ne sais pas.”

– “Cela vous semble logique de demander l’avis d’un club ami ?”

– “Les matchs étaient joués et la saison terminée”, rétorquait Laporte, bien plus à l’aise qu’il ne le fut lors du premier interrogatoire, survenu jeudi dernier. On avantageait personne à cette époque-là de l’année.

– “Convenez toutefois que M. Altrad n’était pas la personne la plus impartiale pour solliciter un avis sur un dossier auquel il avait pris part…”

– “Ce n’est pas moi qui ai sollicité cet avis. Mais pour tout vous dire, il m’arrive souvent d’être en contacts avec des présidents de clubs. J’ai par exemple beaucoup sollicité l’avis de Mourad Boudjellal, à une époque. Mohed Altrad était haï par la Ligue, c’était donc un allié”.

Et Gloucester, alors ?

Porte de Clichy, le deuxième interrogatoire de Laporte se poursuivait sur le sujet du rachat avorté du club de Gloucester (Premiership) par Mohed Altrad en février 2017, un dossier où il est reproché à l’ancien sélectionneur d’avoir intercédé en la faveur du milliardaire héraultais.

“Bernard Laporte fait du lobbying pour nous”, écrivait d’ailleurs le président du MHR dans un courriel à un collaborateur, peu avant que le projet ne soit abandonné. “J’ai été informé de cette volonté de rachat peu après avoir été élu, disait Laporte à la juge. La RFU (la fédération anglaise, N.D.L.R.) avait donné un avis favorable. Serge Simon a alors simplement demandé à nos juristes si c’était possible. Ils ont répondu que si la Rfu était d’accord, il n’y avait pas de problème. Si on m’avait dit non, nous n’aurions pas donné d’avis favorable.”

– “Avez-vous néanmoins fait du lobbying, monsieur Laporte ?”, poursuivait madame Hunault.

– “Si j’avais voulu faire du lobbyng, concluait Bernard Laporte, j’aurais appelé un à un mes alter ego des fédérations internationales. Or, je n’en ai pas appelé un. Le seul que j’ai appelé, c’est Simon Halliday (alors président de l’EPCR, en charge des coupes d’Europe, NDLR) qui était favorable au rachat. Mais il savait que ça ne passerait pas, in fine.”

Au bout du bout, l’EPCR s’était en effet opposée au rachat de Gloucester par Mohed Altrad. La commission d’appel, un dossier sulfureux (intertitre) Le denier volet de l’interrogatoire concerna une intervention supposée de Bernard Laporte auprès de la commission d’appel de la FFR afin que celle-ci amoindrisse, en juin 2017, une sanction envers le MHR.

Auditionné par les enquêteurs, Jean-Daniel Simonet, le président de la commission d’appel, disait dans le procès verbal : “Bernard Laporte m’a appelé. J’ai été surpris par sa démarche. Il m’a dit que M. Altrad était un soutien de la France à la candidature pour l’obtention de la Coupe du monde et que cet entrepreneur faisait beaucoup pour le rugby amateur . J’ai compris ce qu’il voulait”.

A la barre, le patron de la FFR s’inscrivait en faux : “Ce jour-là, je n’ai pas dit à M. SImonet qu’il devait baisser telle ou telle sanction. Et puis, si j’avais voulu intervenir, je serais intervenu avant qu’il la prenne, cette décision.” Derrière ça, la présidente du tribunal exposait néanmoins d’autres éléments de l’enquête policière : le témoignage de Florent Lajat, responsable juridique de la FFR, et de Philippe Peyramaure, qui siégeait alors à la commission d’appel présidée par Simonet.

“M. Laporte était furieux”

Le premier disait aux enquêteurs : “Jean-Daniel Simonet m’a appelé pour me dire que les trois membres, suite à un coup de fil de Bernard Laporte, il avait été décidé de changer la sanction vis à vis du MHR. Je lui ai expliqué que c’était gênant”. Le second ajoutait : “Au téléphone, monsieur Simonet m’a dit que M. Laporte était furieux, qu’il en allait de l’intérêt supérieur du rugby français d’amoindrir la sanction envers le MHR”.

A la barre, Bernard Laporte, plus nerveux après plus de cinq heures d’interrogatoire, répondait alors : “C’est faux. Et je vous rappelle que M. Peyramaure est à la commission d’appel le représentant de la Ligue … Tout ce que dit Peyramaure, c’est du fantasme… Jamais monsieur Altrad ne m’a demandé d’abaisser une sanction envers le MHR”.

A ce sujet, le tribunal tranchera bientôt mais lundi, Laporte se montra indéniablement plus virulent vis à vis des deux procureurs de la République, leur reprochant ici “un monologue”, les interpelant sans ménagement (“Je peux parler ou vous décidez tout ?”), obligeant même en fin d’audience la présidente madame Hunault à intervenir : “Mais enfin, monsieur Laporte…” La prochaine journée d’audience, elle, est prévue ce mardi à 13 h 30, devrait clôre l’interrogatoire de Bernard Laporte et s’annonce tout aussi musclée.