Menacés par l’intelligence artificielle, les comédiens de doublage s’unissent dans un collectif international

Dans une salle de cinéma de Nantes, le 14 mars 2021.

Les comédiens de doublage veulent avoir voix au chapitre. Dans un manifeste publié jeudi 25 mai, alors que le Festival de Cannes accueille le cinéma mondial, 21 syndicats et associations des professionnels de la voix répartis à travers dix pays haussent le ton face à l’intelligence artificielle (IA).

Ils appellent à « protéger le travail des acteurs et la créativité humaine dans son ensemble » pour éviter la « destruction d’un patrimoine artistique pétri de créativité et d’émotions, qu’aucune machine ne peut produire ». La jeune organisation incite également les décideurs européens à « adapter le régime de protection des droits des artistes interprètes ».

Parmi les signataires, l’association française Les Voix, qui regroupe plus de 210 professionnels du secteur, avait déjà averti sur « des enregistrements frauduleux », dans une alerte au « vol de voix » publiée en avril 2023. « Nous avons reçu de certains de nos membres des contrats d’enregistrements “à finalité de recherche”, raconte Patrick Kuban, comédien interprète et cofondateur des Voix. Nous avons ensuite découvert qu’ils étaient utilisés pour entraîner l’intelligence artificielle d’une start-up milanaise. »

« Donnée biométrique »

Sur son site Internet, Voiseed, l’entreprise soupçonnée de se nourrir de ces voix, assure répondre « à la demande croissante de contenu vocal expressif multilingue en révolutionnant la synthèse vocale avec une nouvelle technologie ». En février, cette même société annonçait une levée de fonds d’un million d’euros auprès d’un fonds italien et du Conseil européen de l’innovation. L’institution, créée pour soutenir la commercialisation des technologies développées sur le Vieux Continent, avait déjà accordé un prêt de 3 millions d’euros à la jeune pousse milanaise en 2021.

Voiseed n’est pas la seule société sur ce créneau. La société Eleven Labs promet « l’outil ultime pour raconter des histoires ». En 2021, la start-up israélienne DeepHub doublait le film d’horreur Every Time I Die en portugais et en espagnol grâce à l’IA. Début mai, Google a présenté son nouvel outil Universal Translator, capable de traduire le discours d’une personne tout en faisant correspondre le mouvement de ses lèvres avec les spécificités de la nouvelle langue.

Les sociétés qui se sont lancées sur ce marché mettent en avant les économies que pourraient faire les sociétés de production, ainsi que le respect de l’œuvre originale. Les professionnels du doublage leur opposent les dérives juridiques.

« La voix est une donnée biométrique, analyse Mathilde Croze, avocate spécialisée dans la propriété intellectuelle et le numérique qui défend les intérêts des Voix. Les entreprises qui récupèrent ce genre de données ont-elles réellement tous les accords des comédiens pour les utiliser dans ce domaine ? »

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