Peut-on dire qu’« Anatomie d’une chute » est une Palme d’or « subventionnée » ?

La réalisatrice française Justine Triet, lors de la remise de la Palme d’or pour le film « Anatomie d’une chute ». Cérémonie de clôture de la 76e édition du Festival de Cannes, le 27 mai 2023.

Ingrate, la Palme d’or ? Depuis que samedi 27 mai, Justine Triet, réalisatrice du film Anatomie d’une chute, a profité de la remise de son prix en clôture du Festival de Cannes pour tirer à boulets rouges sur la politique du gouvernement, les partisans de la majorité présidentielle reprochent à la cinéaste son manque de reconnaissance. En sous-texte, l’idée qu’un film bénéficiant d’aides publiques devrait ménager l’Etat qui l’a financé.

« Ce film n’aurait pu voir le jour sans notre modèle français de financement du cinéma, qui permet une diversité unique au monde. Ne l’oublions pas », a ainsi tweeté la ministre de la culture, Rima Abdul-Malak. « Anatomie de l’ingratitude d’une profession que nous aidons tant… », a surenchéri le ministre délégué à l’industrie, Roland Lescure. Charles Sitzenstuhl, député Renaissance du Bas-Rhin, a quant à lui ironisé sur les « rebelles de salon » qui ignoreraient que, loin du néolibéralisme critiqué par la réalisatrice, la France « subventionne sur fonds publics son industrie cinéma ».

« Porter ses opinions oui, mais ne pas oublier grâce à qui on peut travailler et porter ses combats », a prolongé Deborah Abisror-de Lieme, secrétaire générale du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale, en pointant le concours apporté à la production du film par le Centre national du cinéma (CNC) et la chaîne publique France 2. De son côté, Emmanuel Macron s’est abstenu de féliciter publiquement la lauréate, Justine Triet, comme il l’avait fait en 2021 lorsque la Française Julia Ducournau avait été récompensée.

Derrière cette condamnation quasi unanime de la part de la majorité présidentielle se cache pourtant un gros malentendu sur la nature des aides à la production cinématographique et à quoi elles engagent.

Une multitude de financeurs

Anatomie d’une chute a été réalisé avec un budget total de 6,2 millions d’euros, dont la moitié provient d’entités publiques. Sa réalisatrice, Justine Triet, le revendique d’ailleurs : « Sans cette exception culturelle, je ne serais pas ici devant vous ! », a-t-elle rappelé lors de son discours de remerciements, tout en appelant à protéger cette exception.

Selon le plan de financement du film publié par le site spécialisé Ecran Total, les différents apports proviennent des sources suivantes :

  • Les aides publiques nationales : 500 000 euros d’avance sur recette accordée par le CNC et 1,2 million d’euros de crédit d’impôt octroyés sur avis favorable du CNC.
  • Les aides publiques de collectivités locales : 150 000 euros d’aide non remboursable par la région Nouvelle-Aquitaine, 90 000 euros par le département de Charente-Maritime et 270 000 euros d’aide à la coproduction par l’agence Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma.
  • L’audiovisuel public : 450 000 euros d’aide à la coproduction par France 2 Cinéma et 450 000 euros de prévente en vue d’une diffusion sur France 2.
  • Des fonds privés : ceux-ci émanent de préventes pour la télévision privée (Canal+, 1,2 million d’euros), de distributeurs (MK2 et Le Pacte, 380 000 euros), de sociétés de financement d’œuvres cinématographiques ou audiovisuelles (720 000 euros) et de sociétés de production (Les Films de Pelléas et Les Films de Pierre, 91 000 euros).

Les recettes du film proviennent donc à 35,7 % d’institutions publiques, ou à 50,2 % si l’on y ajoute les contributions de France 2, une entreprise détenue par l’Etat. Ce qui ne veut pas dire pour autant, comme le suggèrent plusieurs membres de la majorité, que l’œuvre a été subventionnée par l’Etat, et que sa réalisatrice devrait mécaniquement lui en être redevable.

La réalité est bien plus complexe : certaines sommes versées peuvent être amenées à être remboursées, ou accordent certains droits d’exploitation ; et aucune n’offre de droit de regard à l’Etat.

Le Centre national du cinéma, un organisme indépendant

Depuis sa création, en octobre 1946, le CNC est un établissement public indépendant. Il ne dépend pas directement du gouvernement, et, surtout, il est autonome financièrement. En effet, contrairement à ce qui a pu être dit, un film financé par le CNC n’est pas alimenté par les impôts des contribuables français, mais par un système de taxe sur l’industrie cinématographique. Ce système essentiellement redistributif s’appuie notamment sur une taxe prélevée sur les ventes de billets de cinéma. Ainsi, les blockbusters hollywoodiens ou les succès comme Super Mario Bros. contribuent à remplir le fonds de financement du cinéma français. Les éditeurs et les distributeurs de services de télévision, comme les plates-formes de streaming, doivent depuis 2010 s’acquitter d’une taxe similaire.

Par ailleurs, l’« avance sur recettes de billetterie » de 500 000 euros dont a bénéficié Anatomie d’une chute n’est pas une aide unilatérale. Comme le nom de ce dispositif l’indique, le CNC peut se rembourser partiellement avec les recettes du film (de 25 % à 80 % des sommes avancées, selon les cas, moins une franchise de 50 000 euros). Concrètement, si la Palme d’or connaît un important succès en salles, ses producteurs seront amenés à rembourser quelque 350 000 euros au CNC.

Le crédit d’impôt de 1,2 million d’euros dont a bénéficié le film, lui, provient bien du budget de l’Etat. Ce dispositif permet de financer indirectement la création cinématographique en réduisant la facture fiscale des sociétés produisant le film.

Cependant, l’octroi de ce crédit d’impôt ne dépend pas du gouvernement mais, là encore, du CNC, dont un comité d’experts indépendant décide si un film y est éligible, selon différents critères (tournage en France, promotion de la langue française ou d’une langue régionale française, etc.). Ce crédit d’impôt peut couvrir jusqu’à 80 % du budget total d’un film, dans la limite de 30 millions d’euros. Celui obtenu par Anatomie d’une chute couvre moins de 20 % de son budget.

Pour les collectivités, des investissements pour l’emploi

La participation de l’agence Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma et les aides de la région Nouvelle-Aquitaine et du département Charente-Maritime sont conditionnées à un tournage ou une postproduction dans les régions et départements concernés. Cela permet à ces territoires de valoriser leur patrimoine architectural et naturel, mis en valeur dans le film, mais surtout de soutenir les filières cinématographiques locales, et plus largement l’économie.

A titre d’exemple, le tournage des scènes en chalet en Savoie et en Isère d’Anatomie d’une chute aurait rapporté 700 000 euros en dépenses directes – hôtels, techniciens, frais de tournage divers –, selon le directeur d’Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, Grégory Faes, cité par France 3 région. Cette agence régionale étant par ailleurs coproductrice du film, elle peut revendiquer une partie de ses recettes, sur l’exploitation en salle ou à la télévision, par exemple.

L’audiovisuel public, un producteur doublement intéressé

Enfin, il est erroné de comparer le soutien de France 2 à une subvention publique. En dépensant 450 000 euros en « prévente », la chaîne publique s’est assurée de la primauté de la diffusion télévisuelle d’Anatomie d’une chute, conjointement avec Canal+, qui a déboursé 1,2 million d’euros.

Quant aux 450 000 euros déboursés par France 2 Cinéma en tant que coproducteur, ils lui ouvrent droit à une partie des recettes du film.

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