Les policiers de la BRAV-M mis en cause dans un enregistrement plaident la « fatigue »

Des agents de la BRAV-M lors de la onzième journée de mobilisation contre la réforme des retraites, à Paris, le 6 avril 2023.

« La fatigue physique et morale était à son seuil le plus élevé, nous contraignant à agir bien au-delà de nos capacités », écrit le brigadier Benoît A. dans un rapport à sa hiérarchie, consulté par l’Agence France-Presse, vendredi 7 mars. Identifiés dans un audio enregistré à leur insu, des policiers de la BRAV-M ayant menacé et humilié sept jeunes interpellés à Paris, fin mars, ont plaidé « la fatigue physique et morale » pour justifier leurs agissements après une journée de maintien de l’ordre de plus de dix heures.

Depuis l’adoption de la réforme des retraites par l’article 49.3, le 16 mars, les rues de la capitale ont été le théâtre de rassemblements non déclarés avec des incendies de poubelles et des rues obstruées par des barricades de fortune. Dans la nuit du 20 au 21 mars, l’équipage de Benoît A, la « Brav Mike 4 », est en opération dans le 3e arrondissement de la capitale.

Sur les indications d’un capitaine de police, des agents de la brigade de répression de l’action violente motocycliste (BRAV-M) interpellent sept jeunes soupçonnés d’avoir pris part aux dégradations et les regroupent à l’angle des rues du Béarn et des Minimes. C’est à cet instant que l’un des interpellés enregistre discrètement les policiers.

Deux enquêtes ouvertes, confiées à l’IGPN

L’audio, révélé le 24 mars par Le Monde et par Loopsider, suscite un tollé et débouche sur l’ouverture de deux enquêtes, administrative et judiciaire, confiées à l’inspection générale de la police nationale (IGPN).

Avant d’être entendus par la police des polices, les policiers mis en cause ont livré leur version à leur hiérarchie. Selon le gardien de la paix Yann C., l’unité a commencé son service à 10 h 30. Il est 23 heures passé quand ils sont enregistrés.

Le gradé Benoît A. décrit « des vacations [d’une durée] de quatorze heures, voire seize heures » durant lesquelles « nos besoins fondamentaux et vitaux n’ont pas été respectés, s’hydrater et se restaurer était très compliqué », écrit-il. Les membres de l’équipage ont dû « prendre des médicaments » faute de « temps [pour] se rendre aux toilettes », ajoute-t-il.

« A bout », « de plus en plus fatigué et irritable », « à fleur de peau », le policier Pierre L. reconnaît qu’il n’a pas agi « avec le professionnalisme habituel ». C’est lui qu’on entend lancer à l’un des interpellés : « C’est le premier qui bande qui encule l’autre. » Le fonctionnaire n’y voit « aucune connotation sexuelle », mais « un combat de coqs verbal ». Il ne voulait pas « laisser l’individu se sentir supérieur et gagner cette joute ».

L’homme interpellé s’appelle Souleyman et concentre les attaques des policiers. La quasi-totalité des membres de l’équipage, comme le gardien de la paix Victor L., expliquent leur comportement comme une réaction à « son arrogance et [à] ses provocations dans son ensemble ».

« Tu as pleuré comme une fillette », le moque le brigadier Benoît A. Une remarque sexiste « maladroite », reconnaît-il après coup.

Les agents concernés n’ont pas été suspendus

Concernant la gifle évoquée par Souleyman, à laquelle un claquement audible dans l’enregistrement peut correspondre, Pierre L. assure l’avoir simplement « repoussé par le visage ». « Tu en reveux peut-être une pour te remettre la mâchoire droite ? », l’entend-on dire.

Le policier Yanis A. demande à Souleyman, étudiant tchadien de 23 ans, s’il s’est « accroché à l’aile de l’avion » alors qu’il est arrivé en France il y a quatre ans. Une manière, affirme-t-il dans son rapport, de « décompresser ».

« Demain tu as une OQTF [obligation de quitter le territoire, NDLR] et c’est fini », lui lance aussi le policier Théo R. Ce n’était pas « une intimidation », écrit-il, mais « pour l’informer des risques judiciaires ». Et quand il apprend que le jeune homme habite Saint-Denis, le même s’amuse : « Ça tombe bien, on y va mercredi, on va [te] retrouver ». « Je voulais dire par là [que], vu que c’est son lieu d’habitation et que nous y sommes parfois, il n’est pas impossible que nous croisions son chemin, sans pour autant dire que nous allons le harceler », justifie-t-il.

Depuis les faits, les agents concernés ne sont plus affectés aux opérations de maintien de l’ordre, selon la préfecture de police, mais ils n’ont pas été suspendus.

L’enquête judiciaire visant ces policiers « sera menée assez vite », avait estimé le préfet de police Laurent Nunez, dimanche. « Je le souhaite pour pouvoir prendre des décisions administratives le cas échéant. »

« Il ne me semble pas que la fatigue soit une cause exonératoire de responsabilité pénale. En revanche, elle peut engager la responsabilité pénale du préfet lui-même eu égard à l’intensité des opérations qu’il a ordonnées », a réagi Me Arié Alimi, avocat de Souleyman et d’une autre manifestante.

Le Monde avec AFP

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